VOLTAIRE…..MORCEAUX CHOISIS
Ses neveux, l'abbé Mignot et M. d'Hornoy, supplièrent les autorités ecclésiastiques de lui accorder des obsèques religieuses. Le refus vint aussitôt, sec et catégorique. Alors, ils prirent la décision de transporter le corps dans le plus grand secret jusqu'à l'abbaye de Seillères, près de Troyes, dont le Père Mignot était abbé. Il était persuadé que le prieur ne refuserait pas à son oncle la charité d'une sépulture chrétienne.
À la lueur d'une bougie, dans des conditions sordides, on procéda avant le voyage à l'embaumement de la dépouille. Trois hommes participaient à l'autopsie : un chirurgien, M. Try, un pharmacien de la rue de Beaune, M. Mithouard, et un aide. Le pharmacien ouvrit le crâne, d'où il extirpa le cerveau, qui parut à tous d'une taille supérieure à la moyenne. Pour prix de son intervention, le potard demanda à conserver ce cerveau, qu'il mit à bouillir dans une casserole remplie d'alcool avant de l'enfermer dans un bocal à confitures.
En sa qualité d'hôte, M. de Villette, lui, demanda qu'on voulût bien lui réserver le cœur, qu'il fit enclore dans un étui d'argent.
Après quoi, on habilla le cadavre. On replaça la calotte crânienne, qui fut maintenue à l'aide d'un bonnet serré. Puis on déchira des draps en longues bandelettes dont on ficela le corps afin qu'il se tînt droit pendant le voyage. Enfin, on enveloppa le tout dans une robe de chambre. C'est donc une espèce de pharaon qu'on attacha sur le siège d'un carrosse avec, pour veiller sur lui, un valet terrorisé défaillant sous la puanteur que dégageait le corps, décomposé par deux jours d'intense chaleur.
Les neveux suivaient dans un autre carrosse.
Mais ce n'était pas, ainsi que le prouva la suite, le repos éternel !
La France de la Révolution revendiquait Voltaire comme le père de la patrie et le précurseur de la lutte pour les droits de l'homme. Avec insistance, le peuple réclamait le retour de ses cendres à Paris et leur transfert au Panthéon. Le marquis de Villette avait fait rebaptiser « quai Voltaire » le quai des Théatins, où se trouvait son hôtel particulier. L'abbaye de Seillères, maintenant en ruines, allait être vendue... Il fallait se décider, et vite !
Le 10 mai 1791, le cadavre du philosophe fut exhumé au milieu d'une bousculade indescriptible. Un coup de pioche malheureux creva le cercueil. Quelqu'un profita de la cohue pour dérober le pied gauche de Voltaire, qui s'était détaché. (Quelque temps, on put admirer ce pied au Musée de Troyes... après quoi, il disparut à jamais).
Un loustic parvint à s'emparer de deux dents. L'une fut offerte au citoyen Charon, qui était le responsable désigné de la translation des cendres. L'autre fut donnée à un journaliste nommé Lemaître, qui en fit faire un pendentif qu'il porta en collier. La dent se trouvait dans un étui où étaient gravés ces deux vers :
« Les prêtres ont causé tant de mal à la terre
Que j'ai gardé contre eux une dent de Voltaire ».
Après une marche interminable, des discours, des célébrations et des vivats, le catafalque arriva enfin en vue du Panthéon. Un orage diluvien dispersa l'assistance, et Voltaire dut attendre seul sous l'averse qu'on voulût bien à nouveau s'intéresser à lui. Enfin, le corps fut placé dans l'un des tombeaux de Sainte-Geneviève, l'église désaffectée réservée au souvenir des grands hommes. Encore une fois, il allait y connaître le repos pendant une autre période de treize ans.
En 1814, les ultras, que, même mort, Voltaire continuait à déranger, entrèrent en campagne pour dénoncer le sacrilège que représentait au sein d'une église, le corps d'un impie. Une nuit de mai, les cercueils de Voltaire et de Rousseau, son ennemi et voisin de tombe, furent vidés de leur macabre contenu, qu'on transporta jusqu'à un terrain vague du côté de Bercy. On enfouit les ossements dans le sol et on les recouvrit de chaux vive. Personne ne s'était aperçu de rien.
50 plus tard, un journaliste révéla que les foules qui défilaient au Panthéon devant les illustres dépouilles se recueillaient auprès de deux cercueils vides. On devait la révélation des détails de cette expédition au fils de l'un des conjurés, désireux de soulager sa conscience. Il était trop tard pour espérer retrouver le moindre débris des deux grands hommes.
Entre-temps, on avait construit la Halle-aux-Vins sur cet emplacement.
FAUBOURG SAINT-ANTOINE... ET CLÉOPÂTRE
L'homme s'obstine à chercher bien loin ce qui est souvent à portée de sa main.
Les touristes qui se ruent sur les bords du Nil peuvent-ils se douter qu'au bout de la rue Saint-Antoine, à six stations de métro de la place de la Concorde où s'élève l'obélisque jumeau de celui de Louqsor, se trouve, comme au Musée du Caire, la sépulture de toute une bande de momies égyptiennes de qualité.
Des pharaons enterrés place de la Bastille ?
L'histoire vaut d'être contée.
Les conquérants ne rentrent jamais au pays sans quelques souvenirs. Bonaparte rapporta de sa campagne d'Egypte les sarcophages contenant les momies d'une bonne douzaine de pharaons. On avance même l'hypothèse que la grande Cléopâtre -dont la tombe ne fut jamais retrouvée- aurait fait partie du lot.
Quoi qu'il en soit, et avec ou sans la participation de la belle, les momies furent exposées au Louvre à l'admiration des foules.
Quelques décennies plus tard, sous Charles 10, on s'aperçut que le climat humide de Paris ne convenait guère à la santé de ces nobles chairs millénaires. Une odeur désagréable filtrait d'entre les bandelettes... tant et si bien qu'il fallut se résoudre à une solution extrême : se débarrasser des pharaons en les enterrant, comme tout le monde !
On creusa donc à leur intention une fosse dans les jardins du Louvre, à côté de la colonnade de Perrault et non loin (ô ironie) du futur emplacement de la station Pyramides.
A quelque temps de là, Paris se souleva. Les 27, 28 et 29 juillet 1830, des barricades surgirent, derrière lesquelles le peuple insurgé affronta les soldats du roi. Il suffit de trois journées -les Trois Glorieuses- pour chasser Charles 10 de son trône.
Les fusillades avaient fait parmi les patriotes des victimes qu'on décida d'enterrer provisoirement, en attendant de leur offrir un monument digne de leur sacrifice héroïque et républicain.
Manquerait-on par hasard d'imagination à Paris ou les espaces disponibles pour une fosse seraient-ils si rares ?
Toujours est-il qu'on rouvrit la tombe où nos pharaons venaient à peine de se rendormir et qu'on y disposa les corps des révolutionnaires fusillés.
En décembre 1830, la décision fut prise d'ériger un monument à la mémoire des victimes du soulèvement. On choisit la place de la Bastille, symbole de la chute de l'Ancien Régime, pour y construire une colonne surmontée d'un génie ailé représentant « la Liberté qui s'envole en brisant ses fers ».
Dans le sous-sol de la colonne, on creusa les caveaux destinés à recevoir les corps des 504 héros de la révolution de Juillet.
II fallut dix ans pour achever le monument. En décembre 1840, on exhuma donc des jardins du Louvre les restes des patriotes afin de les transporter sous la colonne de la Bastille au cours d'une cérémonie grandiose.
L'ennui, c'est que les fossoyeurs chargés du travail n'avaient pas fait le détail. Ils avaient déterré tous les corps trouvés dans le charnier, patriotes et pharaons fraternellement mélangés.
C'est ainsi qu'à deux pas de l'Opéra de la Bastille, les successeurs des Ramsès ou de Néfertiti ainsi que « Cléopatr….iote » partagent l'éternité des jeunes combattants romantiques morts pour la Liberté.